Traduit de l’article de Giuliana P.

Nous nous souvenons tous de la célèbre phrase prononcée par le prince Myshkin, « La beauté sauvera le monde », dans le tout aussi célèbre texte de Dostoïevski, L’Idiot.
Tout comme nous savons que la culture, du moins occidentale, a été traversée, depuis Platon, par la recherche du sens, de la signification et de la fonction de la Beauté.
Nous reconnaissons à la Beauté, sous toutes ses formes, la capacité, je dirais même le pouvoir, d’élever la conscience humaine, de l’inspirer, de la mettre en relation avec l’Absolu, comme l’atteste l’Enseignement « L’Infini se manifeste dans la Beauté » (1).
La Beauté peut également se dresser pour sauvegarder les meilleures qualités humaines en faisant bouclier contre l’avancée du chaos, de la désagrégation et de la barbarie, tant culturelle que morale.
Nous voyons également dans la Beauté un pouvoir régénérateur et curatif, un pouvoir capable de transfigurer ce qui est ‘malade’ en nous et dans la société pour le rendre intact et immaculé.
Que la beauté que nous voyons dans le monde soit un simple reflet, partiel et déformé, de la Beauté idéale est une opinion qui remonte à Platon et que nous trouvons bien résumée dans ces mots qui montrent le cosmos rayonnant de beauté et capable d’irradier autant de lumière, à son tour Modèle pour toute œuvre et tout comportement : « Le Beau supra substantiel est appelé Beauté en raison de la beauté qu’il dispense à tous les êtres selon la mesure de chacun ; elle qui, en tant que cause de l’harmonie et de la splendeur de toutes choses, répand sur tous, à la manière d’une lumière, les effusions qui les rendent belles de son rayon source, appelle à elle toutes choses – d’où elle est aussi appelée Beauté – et rassemble en elle-même tout en tout ». (2).
Les liens entre la Beauté, la Vérité et le Bien ont également été explicités par les philosophes depuis des siècles, bien que le chemin qui a conduit la Beauté à acquérir le statut de ‘transcendantale’ (3) n’ait pas été linéaire ni immédiat, tout comme l’imbrication du Beau et de l’Un a été reconnue ; ces affirmations impliquent que l’Unité, la Vérité, la Bonté et la Beauté sont des propriétés inhérentes à l’Être et que, par conséquent, au niveau métaphysique, toute chose existante est, dans sa nature intrinsèque, une, vraie, bonne et belle, image visible de la Beauté parfaite, mais insondable, du Créateur.
Et c’est Hugues de Saint-Victor qui nous fournit la synthèse de cette conception en affirmant que « La beauté visible est l’image de la beauté invisible ». (4)

À partir de là, nous pouvons introduire la réflexion d’aujourd’hui, une réflexion qui trouve son origine précisément dans les concepts de ‘beauté visible’ et de ‘beauté invisible’.
La première exige la conscience de la myriade de formes belles, élégantes, proportionnées et harmonieuses qui nous entourent, des formes que nous pouvons apprendre à reconnaître, à apprécier et à reproduire en rendant visible leur beauté, des formes qui ne sont pas seulement concrètes et « artistiques », mais qui apparaissent également sous forme d’attitudes, de sentiments, de pensées et de projets, et qui nous donnent la mesure du potentiel créatif et harmonieux inhérent à l’humanité.
Cette ‘Beauté’ joue certainement un rôle important dans le ‘salut du monde’, notamment parce que c’est à travers elle que les consciences humaines s’élèvent et sont conduites vers le lieu d’où jaillit le Beau en soi.
De ce lieu, que Platon appelait le Monde des Idées et que Plotin célébrait comme la demeure de la splendeur de l’Être, rayonne la ‘beauté invisible’ qui nous demande, par conséquent, non seulement de voir et de ‘goûter’ les belles formes, mais aussi de contempler et donc de « comprendre » la lumière que cette Beauté émane.
À ce propos, l’Enseignement affirme : « Il n’est pas tout à fait exact de dire que la beauté sauvera le monde. Il est plus juste de dire que c’est la compréhension du beau qui le sauvera ». (5) Et encore : « Celui qui proclame la Beauté sera sauvé ». (6)

Comprendre la Beauté exige un ‘changement de cap’ de la conscience, une tension quotidienne vers l’invisible et le transcendant, l’activation et l’orientation de la puissance créatrice propre à l’homme vers des objectifs d’harmonie, d’ordre, de proportion et de mesure, composantes fondamentales de la Beauté.
Le terme ‘compréhension’ renferme en lui-même le secret de ce processus anagogique en ce qu’il concerne les significations de ‘prendre’, ‘lier à soi’, ‘saisir’, mais aussi ‘concevoir’ et ‘surprendre’ ; le mot vise donc à mettre en évidence non seulement la faculté de saisir dans son intégralité un sujet ou un fait, mais aussi de réaliser cette œuvre de réunification de plusieurs éléments qui est propre au mental lorsqu’il est bien orienté, tendu vers ‘le haut des cieux’ et ‘fermement ancré dans la lumière’. (7)
La ‘compréhension’ nécessaire pour saisir la Beauté invisible est plus profonde, plus complète et plus pénétrante que celle requise pour apprécier la beauté des formes. Il s’agit d’une compréhension intuitive, immédiate, fulgurante, capable de saisir la loi évolutive tendant vers l’harmonie parfaite qui sous-tend et soutient toute la création, servant de modèle éternel à toutes les formes.
La Beauté est donc la ‘règle d’Art’ du cosmos, ce fil qui relie le haut et le bas, l’esprit et la matière, le Modèle et la ‘copie’ formelle ; pour y accéder, comme le disait si bien Platon, il faut parcourir, guidé par la lumière de la compréhension, d’abord rationnelle puis intuitive, l’échelle qui mène au Monde des Causes. Comprendre la Beauté, enfin, c’est atteindre l’origine de l’acte créateur qui, à son tour, permet de s’immerger dans l’essence même de la Manifestation.
« La vitalité de Notre pouvoir, comme la promesse de bonheur pour l’homme, résident dans la beauté. Nous ne dirons jamais assez combien l’art est le plus puissant stimulant pour la régénération de l’esprit. L’Art, immortel et sans limites ! La distinction entre l’art et la science, Nous la faisons ainsi : l’art est connaissance, la science est méthode. C’est pourquoi l’élément feu intensifie la créativité dans l’art. Les magnifiques perles de l’art élèvent et transfigurent instantanément l’esprit sensible dont les feux intérieurs intensifient la réceptivité. Tout peut être atteint lorsque l’esprit s’élève, car seuls les feux intérieurs rendent la réceptivité suffisamment aiguë. Ainsi, l’Agni Yogi perçoit la grande beauté du Cosmos sans avoir recours à des méthodes strictement scientifiques. En vérité, les perles de l’art exaltent l’humanité et les feux créatifs de l’esprit lui révèlent une meilleure compréhension de la beauté. Nous apprécions donc ce qui est intègre autour d’un centre et le Service rendu à la Hiérarchie avec le cœur ». (8)

Nous ne devons pas oublier non plus que comprendre la Beauté signifie aussi savoir voir le beau dans chaque expression de la vie humaine, dans la science et la philosophie, dans la politique et dans tout autre travail, car le ‘sceau’ de la beauté est gravé dans l’action même de l’homme qui, ‘avec ses mains et ses pieds’, façonne la réalité selon les principes rayonnants de la Lumière invisible qui l’habite. « Le miracle de la Beauté qui embellit la vie quotidienne », nous rappelle l’Agni Yoga, « exalterait le genre humain ». (9)
La Beauté se forge à travers la Lumière et nécessite donc la lumière de l’esprit (concrète et intuitive) pour comprendre pleinement la puissance constructive de ses principes.
Ces principes (harmonie, proportion, mesure, équilibre, grâce…) se révèlent donc à la lumière de la raison et sont transfigurés par la puissance de l’intuition, de sorte que la compréhension de la Beauté peut se configurer comme une ‘expérience des sommets’, ces sommets que la sage Diotime avait déjà indiqués comme le plus haut accomplissement humain, à savoir apercevoir «…une beauté merveilleuse par nature… ; une beauté qui est d’abord éternelle, qui ne naît ni ne meurt, qui ne croît ni ne décroît ; et ensuite, elle n’est pas belle d’un côté et laide de l’autre, ni belle maintenant et laide ensuite, ni belle par rapport à une chose et laide par rapport à une autre, ni belle ici et laide là, comme si elle était belle pour certains et laide pour d’autres. … mais elle est elle-même en soi et pour soi, uniforme dans l’éternité : et toutes les autres choses belles participent d’elle de telle sorte que, tandis que celles-ci naissent et meurent, elle ne croît ni ne diminue en rien, ni ne subit aucune mutation ». (10).

Concept que l’on retrouve également dans le texte sanskrit Sahitya Darpana « L’expérience esthétique pure … est connue intuitivement, dans une extase intellectuelle non accompagnée d’idéation, au plus haut niveau de l’être conscient ; jumelle de la vision de Dieu, sa vie est comme un éclair de lumière éblouissante d’origine transcendante, impossible à analyser, et pourtant à l’image de notre propre être ». (11)
Cette lumière éblouissante, qui peut inonder nos esprits du sommet de l’Esprit, déchirant le lourd voile de l’ignorance et de l’incompréhension, n’est jamais séparée des lumières que les Luminaires rayonnent sans cesse dans l’Espace.
Aujourd’hui, selon la vision héliocentrique, les Maîtres de l’Amour, Jupiter, et de l’Harmonie, Mercure, unissent leur splendeur et magnétisent les eaux du Cancer, où les formes, rendues parfaites par le travail constructif incessant du Signe, deviennent la ‘demeure illuminée’ de la beauté.
Et c’est à partir des vastes étendues célestes que « … l’Amour divin et l’Harmonie de l’Espace s’insèrent pour bénir l’environnement terrestre, que l’horizon entoure sans le limiter, et au centre duquel bat un cœur humain » (12), image du Cœur battant qui brûle de Beauté au centre du cosmos.
Ce sont le plus souvent les artistes qui ‘comprennent’ avec le plus d’acuité le ‘cœur’ de la Beauté, capables de pénétrer ce ‘mystère’ qui, à première vue, semble incommensurable et impossible à enfermer dans une forme, mais qui, ensuite, grâce à la lumière de la ‘compréhension’ qui éclaire les esprits et les consciences, se déverse dans une œuvre d’art : « C’est précisément la beauté suprême de l’ordre cosmique qui recompose, constitue et renferme le noyau vital de toute œuvre d’art authentique ». (13)
Avancez
non par amour de la récompense, ni par peur,
mais parce que vous comprenez la beauté du Cosmos.
(Illumination § 274)
Notes
1 Collection Agni Yoga, Feuilles du jardin de Morya II, Illumination § 322
2 Pseudo Dionysius l’Aréopagite, De divinis nominibus (dans : U. Eco, Arte e bellezza nell’estetica medievale, Bompiani, 1987)
3 La philosophie médiévale considérait les « transcendantaux » (l’Un, le Vrai, le Bien et le Beau) comme « convertibles » car il n’existe pas de distinction réelle (secondum rem) entre eux, mais seulement une distinction « de raison ». Les transcendantaux sont ces termes ou propriétés générales de l’Être qui transcendent toutes les Catégories (les Catégories, selon la codification d’Aristote, divisent l’être en 10 classes ou genres dépourvus d’éléments communs). En 1250, saint Bonaventure publiera un opuscule dans lequel il énumère explicitement les quatre conditions de l’Être, à savoir unum, verum, bonum et pulchrum, en expliquant leur convertibilité. La brochure met également en évidence la distinction entre les transcendantaux, expliquant que l’Un concerne la cause efficiente, le Vrai la cause formelle, le Bien la cause finale, tandis que le Beau concerne en général toute cause.
4 Hugues de Saint-Victor, Hierarchiam coelestem expositio (dans : U. Eco, op. cit.)
5 Collection Agni Yoga, Communauté § 27
6 Collection Agni Yoga, Feuilles du jardin de Morya I, Appel § 199
7 Dans Lambdoma de Synthèse, la définition de la Compréhension est : « La Compréhension est l’œuvre réunificatrice de l’esprit » (Meta 5.6).
8 Collection Agni Yoga, Hiérarchie § 359
9 Collection Agni Yoga, Feuilles du jardin de Morya I, Appel § 45
10 Platon, Symposion, 211a-b
11 Cité dans : P. Ferrucci, Expérience des sommets, Astrolabio, 1989, p. 20
12 E. Savoini, Le système solaire dans l’Espace Nuova era, 2016, p. 114
13 Extrait d’une interview de K. Stockhausen, dans : P. Ferrucci, op. cit., p. 63




