Traduit de l’article de Giuliana P.

Les hymnes orphiques invoquent Mnémosyne, la Mère des Muses, qu’ils décrivent comme « … l’épouse de Zeus, souveraine qui a engendré les Muses sacrées et saintes à la voix mélodieuse … et qui réveille chez les initiés le souvenir de la célébration sacrée… ». (1)
Mnémosyne est donc la mémoire ancestrale de ce qui n’est pas encore arrivé dans le monde formel et, en tant que telle, elle est prête à être modelée pour se transformer en danse sous le chant puissant et créateur de ses filles, les Muses.
Cette Muse archétypale, qui nous rappelle la profondeur insondable de la Substance prête à être fécondée par le contact du Feu de la Vie, précède la création, précède tout être manifesté, car c’est Elle qui a initié le processus créatif et appartient donc à deux mondes, celui de l’incréé et celui du créé, l’invisible et le visible, l’Inconnu et le connu.
Mnémosyne opère le passage du Mythe , la Parole/le Son qui précède toute manifestation, avant même les dieux eux-mêmes, au Logos, la Parole/le Chant qui incarne la création, lui confère valeur et beauté ; un passage que, à son tour, l’homme inspiré peut utiliser pour reconnaître et recréer l’Inconnu d’une manière toujours nouvelle. La Mère des Muses se dresse donc au commencement de toute révélation possible, là où la mémoire n’est pas encore remplie de souvenirs, mais, vierge et immaculée, elle attend que la multiplicité du manifesté se déploie sur la spirale du devenir qui nous apparaît, à nous les hommes, sous la forme de formes, de distance et de temps.
La Muse, quant à elle, est intimement liée à l’Un d’où tout jaillit et, comme nous le rappelle Niccolò Cusano : « Dans l’éternité… toute succession se confond dans l’instantanéité de l’éternité. Il n’y a donc ni passé ni futur là où le futur et le passé se confondent avec le présent ». (2)
Au sein de cette éternité, où le futur s’est déjà produit car il coïncide avec ce qui a déjà été et peut être rappelé, Mnémosyne tisse le voile de l’existant et nous rappelle à l’Unité du Tout qui contient tout.
L’Enseignement nous exhorte lui aussi à explorer l’Inconnu en affirmant : « Lancez votre esprit dans l’inconnu ! Ce geste courageux vous donnera de nouvelles formes de pensée » (3) ; et c’est avec le cœur rempli d’un courage ardent que nous levons les yeux vers le Ciel pour contempler et réfléchir aux signes tracés par les entités célestes.
L’œil qui, aujourd’hui, grâce à la vision héliocentrique, voit l’astéroïde Mnémosyne serrer dans une étreinte maternelle la Terre au sein des eaux substantielles du Capricorne, peut pénétrer dans les profondeurs du Cœur qui, hors des schémas de l’intellect concret, ramène au sein de la conscience ce que le mental ne comprend pas mais que l’âme a toujours su.
L’Inconnu ne peut être connu, mais seulement se souvenir, c’est-à-dire ramener au cœur, comme l’enseigne Platon (4) selon lequel notre âme immortelle, qui avant de s’incarner a déjà contemplé les Idées parfaites dans l’hyperuranion, a la capacité, par un processus de réminiscence induit par l’expérience sensible, de ramener à la surface de la conscience ce qui lui est apparemment inconnu.
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*Hyperuranion : le terme provient du grec hyper (au-dessus) et ouranos (ciel). Il signifie littéralement « au-delà du ciel » ou « au-dessus de la voûte céleste ».
Dans sa Théorie des Idées, Platon décrit cet espace métaphysique comme un lieu immatériel et éternel où résident les idées parfaites et immuables (formes et concepts absolus). L’hyperuranion est inaccessible aux sens, mais uniquement à l’intellect.
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La réminiscence se présente donc comme le réveil de la mémoire de l’âme par des éclairs fulgurants et soudains, bien que discontinus, le réveil d’un savoir déjà profondément ancré dans notre âme et qui, chez Platon, prend la forme d’un passage de la connaissance concrète et intellectuelle à la connaissance directe, une connaissance intuitive, garante, pas à pas, de la révélation de l’Un/le Bien.
«La vision de l’Un », nous rappelle Plotin, « se situe au-delà du savoir : on ne parvient pas à Le connaître ni par la science, ni par la pensée, mais par une présence qui vaut plus que la science. (…) Il est présent, mais Il n’est présent qu’à ceux qui peuvent L’accueillir et qui se sont préparés à s’harmoniser et à entrer en contact avec Lui en vertu d’une affinité et d’une puissance inhérentes à Lui, consubstantielles à ce qui dérive de Lui ». (5)
Le passage de la connaissance intellectuelle à la connaissance directe, nécessaire pour se souvenir de l’Inconnu, est aujourd’hui également favorisé par l’astéroïde-Muse Melpomène, lui aussi présent dans la constellation du Capricorne, qui, en conjonction avec la Terre et Mnémosyne, enseigne la ténacité et la constance nécessaires pour atteindre ce que l’on ne connaît pas encore, mais que l’on reconnaît au plus profond de la conscience comme Vrai, Beau et Bon.
Melpomène préserve l’intégrité et les vertus de l’homme, son lien avec le cosmos, et elle le fait en montrant qu’il n’y a pas de fracture entre l’invisible et le visible, entre le réel et l’apparent, entre l’inconnu et le connu, car les deux sont nécessaires pour tracer le chemin de la Vie.
Cette quête éternelle de ce que nous ne connaissons pas, mais dont nous savons qu’il existe, porte en elle le fracas de la bataille intérieure qui transfigure nos véhicules, conduit de l’intellect à l’intuition et ouvre en grand les portes du fini, au-delà desquelles réside l’indicible que le cœur nomme Infini.

Et c’est encore Niccolò Cusano qui atteste de ce saut dans l’abîme de l’inconnu qui révèle finalement l’Inconnu (le « Dieu » de Cusano) selon des modalités incompréhensibles pour l’esprit : « Seigneur Dieu… je ne sais pas te donner un nom, car je ne sais pas ce que tu es. Si quelqu’un me disait que tu t’appelles par tel ou tel nom, je saurais déjà, du fait qu’il te nomme, que ce n’est pas ton nom. (…) Et si quelqu’un avait conçu une certaine manière de te penser, je sais que ce concept n’est pas le tien. (…) Et si quelqu’un avait forgé une quelconque similitude pour pouvoir ainsi te concevoir, je sais également que ce n’est pas une similitude qui te convient. Et si quelqu’un se mettait à décrire l’intelligence qu’il a de toi, voulant ainsi offrir une manière de te comprendre, cet homme serait encore très loin de toi ». (6)
L’auteur lui-même nous indique la voie qui mène à l’Inconnu, une voie exempte de sophismes mentaux alambiqués, mais capable de saisir l’Absolu, qui comble le cœur de tout être vivant, de manière directe et incontestable : «Il faut que celui qui s’approche de toi s’élève au-dessus de toute limite et de toute fin, et au-dessus de toute chose finie. (…) Tu ne peux donc être approché, ô Dieu, toi qui es l’infini, que par celui dont l’intellect est dans l’ignorance, c’est-à-dire celui qui sait qu’il ne te connaît pas. Mais comment l’intellect pourrait-il te connaître, si tu es l’infini ? L’intellect sait qu’il ne te connaît pas et qu’il ne peut te contenir, car tu es l’infini. Comprendre l’infini signifie saisir l’incompréhensible. L’intellect sait qu’il ne te connaît pas, car il sait que tu ne peux être connu si l’on ne connaît pas l’inconnaissable, si l’on ne voit pas l’invisible, si l’on n’accède pas à l’inaccessible ». (7)
Voici donc la porte qui mène vers l’Inconnu, cette porte dont les clés sont, comme l’atteste l’Enseignement, «Voir avec les yeux du cœur ; entendre avec les oreilles du cœur le tumulte du monde ; pénétrer l’avenir grâce à la compréhension du cœur ; se souvenir des accumulations du passé par le cœur ; c’est ainsi qu’il faut avancer, avec élan, sur le chemin de l’ascension ». (8)

Et dans le ciel, sur le chemin de l’ascension, apparaît également ce sentier, la Voie du Cœur, qui mène au Cœur des Cœurs, l’étoile lumineuse et magnétique Sirius, aujourd’hui en conjonction avec le Soleil, le Cœur ardent du Système solaire, sur fond de la constellation des Gémeaux et du Signe du Cancer. La Terre et le Soleil sont donc illuminés par la puissance des images de la Mère du Monde, symboles éternels qui éclairent les esprits et permettent à l’Humanité de générer à son tour Beauté et Harmonie : Mnémosyne, la matrice archétypale sacrée, et Sirius, la source cosmique de Buddhi-Manas, l’Amour cosmique, le principe qui se trouve au cœur de chaque atome.
Sur l’axe Capricorne–Cancer brûle donc une impulsion vitale sacrée, dédiée à la Lumière suprême et à l’Amour spirituel.
Un Amour qui vibre sans relâche, même dans les eaux des Gémeaux (source première du 2ème Rayon d’Amour et de Sagesse) et qui voit aujourd’hui Uranus, Seigneur de l’ordre et du rythme, en conjonction avec l’astéroïde-Muse Uranie, Celle qui chante la Sagesse du Ciel et par laquelle, en gardant le regard fixé sur l’éternel Modèle céleste, on revient à l’Un et, à partir de là, on pénètre dans l’Infini, les deux noms insondables de l’Inconnu.
Depuis des millénaires, l’homme a laissé des traces de sa quête inépuisable, et souvent dramatique, de l’inconnaissable, comme nous le rappellent si bien les Vedas dans ce sutra : «Je demande, tel un fou qui ignore son esprit : où sont les traces cachées laissées par les dieux ?» (9)
Les traces du divin se trouvent dans nos cœurs, bien cachées au plus profond de notre conscience, bien protégées contre les assauts de l’ombre, attendant patiemment que la Lumière céleste les atteigne, les illumine et permette au cœur de se souvenir de la splendeur de l’Esprit et de savoir comment s’engager sur le chemin du retour.
« On peut tromper les yeux et les oreilles, mais rien ne peut abuser le cœur »
(Agni Yoga § 520)
Notes
1- Hymnes orphiques, 76, 77
2- Niccolò Cusano, La vision de Dieu, Mondadori, 1998, p. 54
3- Collection Agni Yoga, Agni Yoga § 294
4- La théorie platonicienne de la « réminiscence » est exposée de manière prééminente dans le dialogue du Ménon, dans lequel Socrate interroge un esclave analphabète en le guidant, par le biais de l’art maïeutique, équivalent socratique de la réminiscence, vers la résolution du problème. De cette manière, Platon entend démontrer que la connaissance est innée et qu’il suffisait simplement de s’en « souvenir ». Ainsi, nous lisons dans le Ménon : « Mais de quelle manière, Socrate, vas-tu chercher ce que tu ignores totalement ? Et laquelle des choses que tu ignores feras-tu l’objet de ta recherche ? Et si, par hasard, tu tombes dessus, comment sauras-tu que c’est bien celle que tu cherchais, si tu ne la connaissais pas ? SOCR. Je comprends ce que tu veux dire, Ménon ! Regarde un peu quel bel argument éristique tu proposes ! L’argument selon lequel il n’est pas possible à l’homme de chercher ni ce qu’il sait ni ce qu’il ne sait pas : ce qu’il sait parce que, le connaissant, il n’a pas besoin de le chercher ; ce qu’il ne sait pas parce qu’il ne sait même pas ce qu’il cherche ». [Ménon, 80d-e] « L’âme donc, puisqu’elle est immortelle et renaît plusieurs fois, ayant vu le monde d’ici-bas et celui de l’Hadès, en un mot toutes choses, il n’y a rien qu’elle n’ait appris. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner qu’elle puisse faire resurgir dans son esprit ce qu’elle connaissait auparavant de la vertu et de tout le reste. Puisque, d’autre part, la nature tout entière est apparentée à elle-même et que l’âme a tout appris, rien n’empêche l’âme, en se souvenant (souvenir que les hommes appellent apprentissage) d’une seule chose, de trouver par elle-même toutes les autres, quand on est courageux et infatigable dans la recherche. Oui, chercher et apprendre sont, dans leur ensemble, de la réminiscence ». [Ibid., 81c-e]
5- Plotin, Ennéades, VI, 9,4
6- Niccolò Cusano, op. cit., p. 59-60
7- Ibid., p. 60-61
8- Collection Agni Yoga, Cœur § 1
9- Rig-Véda I, 164, 5b




